Introduction
Décollez de Seattle vers l’est, franchissez la chaîne des Cascades, et le vert cède la place à quelque chose qui paraît anormal. Le pays du blé ondule en douces collines, puis le sol, tout simplement, s’arrête. Il ne reste que du basalte noir à nu, entaillé en un dédale de canyons secs et de vasques de pied de chute vides, encadré de falaises qui furent manifestement des chutes d’eau, bien qu’aucune rivière ne les franchisse aujourd’hui. Des marmites percées de part en part dans le basalte massif sont assez profondes pour abriter des lacs. Le sol semble écorché. Les premiers colons l’appelaient les scablands, et ils le disaient pour s’en plaindre.
Un homme a regardé ce pays déchiqueté et y a vu un unique après-midi de violence. Il s’appelait J Harlen Bretz et, dans les années 1920, il soutint qu’une crue d’une ampleur presque inimaginable avait ravagé l’est de l’État de Washington en quelques jours. Pour cette idée, il fut acculé lors d’une réunion scientifique et dut se défendre pendant près de quarante ans. Il avait raison. L’histoire des inondations de Missoula parle en partie d’eau et en partie de la manière dont la science décide ce qu’elle est prête à croire.

Que sont les inondations de Missoula ?
Les inondations de Missoula ont été une série de crues catastrophiques provoquées par la vidange brutale d’un lac glaciaire, qui ont balayé l’actuel est de l’État de Washington et le nord de l’Idaho, puis ont dévalé le Columbia en direction du Pacifique, vers la fin de la dernière période glaciaire. Elles ont creusé le Channeled Scabland, un paysage d’environ 30 000 kilomètres carrés de coulees et de cataractes asséchées, entaillé dans le basalte du plateau du Columbia. Ce chiffre, ainsi que la présentation moderne de toute l’histoire, proviennent de la grande synthèse de Jim O’Connor, Victor Baker et leurs collègues, publiée dans Earth-Science Reviews en 2020.
L’eau venait du lac glaciaire Missoula, une vaste étendue d’eau de fonte piégée dans les vallées montagneuses de l’ouest du Montana. Un bras de l’inlandsis cordillérain, le lobe de Purcell Trench, avança vers le sud et barra la Clark Fork par un mur de glace épais d’environ un kilomètre. Derrière ce barrage, le lac monta, monta. Quand le barrage céda, le lac se vida en quelques jours, et l’eau libérée se rua vers l’ouest à travers le plateau à vitesse d’autoroute. Puis la glace se reforma et le cycle recommença. Selon la synthèse de 2020 d’O’Connor, Baker et Waitt, la stratigraphie enregistre des dizaines de crues distinctes à la fin du Pléistocène, probablement plus d’une centaine, dont plus de 25 dans la basse vallée du Columbia ont atteint des débits de pointe supérieurs à un million de mètres cubes par seconde.
Bretz a baptisé ce paysage et formulé l’argument. Ces crues furent d’abord désignées sous le nom d’inondation de Spokane, et ne devinrent les inondations de Missoula qu’une fois que les géologues eurent admis que la source était le lac du Montana ; en l’honneur de Bretz, on les trouve aussi sous le nom d’inondations de Bretz. Aujourd’hui, la réalité de ces inondations est un fait scientifique établi. Ce dont les géologues débattent encore, ce sont les détails : le nombre et la chronologie des crues individuelles, et les vallées par lesquelles l’eau est passée à un moment donné.
Qui était J Harlen Bretz ?
Bretz est né à Saranac, dans le Michigan, en septembre 1882, aîné des cinq enfants d’un fermier. Son prénom, selon ses enfants, était en réalité Harley. Il entra à l’université en 1901 sous le nom de « J. Harlen Bretz » et supprima plus tard jusqu’au point après le J. Il se forma d’abord comme professeur de biologie, enseigna la physiographie dans des lycées de Seattle et passa ses week-ends à se creuser la tête sur la géologie glaciaire de Puget Sound. Ce travail lui valut une place à l’université de Chicago, où il obtint en 1913, en deux ans, un doctorat de géologie, avec la mention summa cum laude.
Il se bâtit une réputation d’expert de l’érosion fluviale et glaciaire, ce qui compte pour l’histoire, car cela signifie qu’il savait ce que des rivières et des glaciers ordinaires pouvaient et ne pouvaient pas faire. À l’été 1922, il emmena un groupe d’étudiants sur le terrain dans l’est de l’État de Washington, et il y retourna chaque été jusqu’à la fin de la décennie. Le travail était rude, en bonne partie à pied, et l’on campait à partir d’une berline Dodge, une tente arrimée au pare-chocs avant. Ce qu’il y découvrit ne correspondait à rien de ce que contenaient les manuels.

Les chenaux furent le premier problème : immenses, parfaitement secs, au fond tapissé de graviers grossiers sans aucune source locale. Des pans entiers de prairie avaient été décapés jusqu’au basalte nu. Des blocs de granite gisaient échoués sur des plaines de lave, loin de tout granite, et des cataractes abandonnées dominaient une région qui reçoit environ le quart des pluies de Seattle. Bretz mesura et cartographia tout cela, et il parvint à une conclusion qui l’épouvanta autant qu’elle devait épouvanter ensuite tous les autres. Seule une crue soudaine et gigantesque pouvait avoir fait cela.
Il l’exposa en 1923 dans un article intitulé « The Channeled Scablands of the Columbia Plateau », paru dans le Journal of Geology. Il y écrivait que l’action ordinaire des rivières ne pouvait expliquer ce qu’il voyait, et il concluait par une phrase qui tient plus de l’Écriture que d’un article de recherche : « Ce fut une débâcle qui balaya le plateau du Columbia. » Il était rigoureux et empirique face aux preuves du terrain. Il était aussi, de l’avis de tous, y compris le sien, têtu et plus qu’un peu content de son rôle de seul porteur de vérité. Comme il l’écrivait en 1928 : « Les idées sans précédent sont généralement mal vues, et les hommes sont choqués quand leur conception d’un monde ordonné est remise en cause. »
Pourquoi les géologues ont-ils rejeté la crue de Bretz ?
La fureur que Bretz suscita venait de ce que la géologie croyait d’elle-même dans les années 1920. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la science s’était organisée autour de l’uniformitarisme, la doctrine défendue par Charles Lyell et résumée plus tard par Archibald Geikie dans la formule « le présent est la clé du passé ». Les paysages étaient façonnés par des processus lents et ordinaires, à l’œuvre pendant d’immenses durées. Les rivières creusaient les vallées grain à grain. Les glaciers rabotaient les montagnes pendant des millions d’années. Cette doctrine avait été difficile à imposer, car elle avait supplanté une manière de penser plus ancienne, le catastrophisme, qui expliquait les roches par des événements soudains et violents et qui portait un parfum indéniable de Déluge biblique.
Aussi, quand Bretz proposa une catastrophe unique, à une échelle presque digne de Noé, ses collègues y entendirent un retour à la superstition préscientifique. Cela n’arrangeait rien que son propre raisonnement comporte un trou béant. Il pouvait décrire les effets de la crue avec un détail obsessionnel, mais il ne pouvait pas dire d’où l’eau était venue. Il évoquait vaguement des glaciers en fusion près de Spokane, sans expliquer comment autant de glace avait pu fondre aussi vite.
L’affrontement eut lieu le 12 janvier 1927, lors d’une réunion de la Geological Society of Washington, D.C. Bretz fut invité à présenter son hypothèse, et la salle lui était d’emblée hostile. Six autres géologues se levèrent tour à tour pour le réfuter. Bretz, âgé de près de 45 ans et professeur titulaire à Chicago, les appela plus tard les « aînés contradicteurs ». Son idée fut dénoncée comme absurde et incompétente. L’objection principale était toujours la même, et elle était légitime : aucune source pour l’eau.
Dans cette assistance, ou étroitement lié au débat qui l’entourait, se trouvait un discret géologue de l’U.S. Geological Survey (USGS) nommé Joseph Thomas Pardee, et Pardee savait déjà d’où l’eau était venue. Il avait décrit le lac glaciaire Missoula dans un article dès 1910. Des années plus tard, Stephen Jay Gould fit remarquer, dans son recueil d’essais The Panda’s Thumb (« Le Pouce du panda »), que les détracteurs de Bretz n’étaient pas de simples dogmatiques. Ils avaient de véritables raisons de douter d’une histoire sans cause plausible. Le drame, c’est que la cause existait, et que presque personne n’a rapproché les deux moitiés.
Qu’est-ce qui a provoqué la rupture du lac glaciaire Missoula ?
Le lac glaciaire Missoula s’est formé comme une baignoire se remplit quand on jette une serviette sur la bonde. Lorsque l’inlandsis cordillérain a avancé pendant la dernière glaciation, le lobe de Purcell Trench a traversé la vallée de la Clark Fork près de l’actuelle frontière entre l’Idaho et le Montana et l’a obstruée de glace de glacier. L’eau de fonte et le débit des rivières se sont accumulés derrière cette barrière et ont rempli les vallées intramontagnardes de l’ouest du Montana. À son maximum, le lac atteignait près de 600 mètres (environ 2 000 pieds) de profondeur contre le barrage et contenait environ 2 100 kilomètres cubes d’eau, soit à peu près le volume actuel des lacs Érié et Ontario réunis, selon la reconstitution du géologue de l’USGS Richard Waitt.
Un barrage de glace est un mauvais barrage. La glace est légèrement moins dense que l’eau, si bien qu’un glacier commence à se soulever de son lit dès que le lac situé derrière lui atteint environ les neuf dixièmes de l’épaisseur de la glace ; dans la reconstitution de Lee, la barrière avait environ 2 200 pieds d’épaisseur, et l’eau qui s’accumulait derrière elle avait atteint 2 000 pieds. Une fois que l’eau a commencé à se frayer un passage à travers et sous la glace, la rupture s’est emballée. Des tunnels se sont élargis jusqu’à l’effondrement de la barrière, et le lac s’est vidé de façon catastrophique. Selon les estimations, la vidange a duré quelques jours. Puis le glacier a de nouveau avancé et a de nouveau obstrué la vallée. Au début de l’histoire du lac, un remplissage pouvait prendre jusqu’à un siècle ; lors des dernières crues, selon le comptage des varves, le cycle s’était resserré à un an ou deux.

Pardee détenait la première pièce dès 1910, et en 1925 il écrivit même à Bretz pour lui suggérer que l’effondrement du barrage de glace retenant le lac Missoula pouvait avoir déclenché une crue gigantesque. Bretz évoqua la possibilité en passant dans un article de 1933, puis laissa tomber. Le verdict de Gould fut sans appel : Bretz « semblait singulièrement peu intéressé par la recherche de la pièce manquante qui rendrait son récit cohérent ». Il continua à documenter les effets de la crue dans l’État de Washington et n’alla jamais en chercher la cause un État plus à l’est. Quant à Pardee, il semble avoir été dissuadé de défendre une idée aussi hérétique par ses supérieurs au sein du Survey, parmi lesquels W. C. Alden et Kirk Bryan. Alors il garda cela pour lui. Pendant des années.
Quelle était l’ampleur des inondations de l’âge glaciaire ?
Les chiffres dépassent l’intuition. Une synthèse largement citée de Keenan Lee, de la Colorado School of Mines, décrit un mur d’eau haut de près de 2 000 pieds, soit environ 600 mètres, avançant jusqu’à 100 miles par heure, soit environ 160 kilomètres par heure. Le débit de pointe dans la vallée de Spokane a été estimé à 17 ± 3 millions de mètres cubes par seconde, la vidange du lac durant plusieurs jours, un chiffre repris dans la synthèse de 2020 et dans les travaux d’hydraulique qui l’étayent. Le récit de Lee illustre cette force brute par une comparaison saisissante : un débit qui viderait le lac Érié en environ huit heures. Il s’agit de reconstitutions et non de mesures, et selon les tronçons et selon les crues, les chiffres diffèrent ; il vaut donc mieux les considérer comme des estimations étayées par des sources. Lee lui-même note que le calcul de Pardee en 1942 à l’exutoire du Montana, fondé sur une vitesse de crue d’environ 45 miles par heure, aboutissait à environ 386 millions de pieds cubes par seconde, soit environ 10,9 millions de mètres cubes par seconde.
Les repères que l’eau a laissés derrière elle rendent mieux compte de l’échelle que n’importe quel chiffre. Prenez Dry Falls, près de Coulee City. Aujourd’hui, c’est une falaise sèche, festonnée, haute d’environ 400 pieds (120 mètres) et large de trois miles et demi (5,6 kilomètres), face à des vasques de pied de chute vides. En pleine crue, c’était une chute d’eau environ cinq fois plus large que les chutes du Niagara, l’eau se déversant par-dessus le rebord à environ 65 miles par heure. Quand elle coulait, c’était très probablement la plus grande chute d’eau ayant jamais existé sur Terre. Elle s’est tarie à l’instant où la crue a cessé.

Les chutes Palouse, plus au sud, coulent encore. La rivière Palouse tombe d’environ 200 pieds (61 mètres) par-dessus un escarpement de basalte dans un canyon profond d’environ 377 pieds (115 mètres), et toute la gorge est une cicatrice de crue. Les crues ont submergé la paroi de l’ancienne vallée, creusé un nouveau chenal jusqu’à la rivière Snake et capturé la rivière pour l’amener dans son cours actuel. Le mince filet d’eau actuel est bien trop petit pour avoir creusé le canyon dans lequel il tombe.
Il y a ensuite le goulet d’étranglement de Wallula Gap, une unique brèche d’environ un mile de large dans les Horse Heaven Hills, par laquelle toute cette eau devait s’engouffrer. Elle ne pouvait pas passer assez vite, si bien que l’écoulement a reflué en un lac temporaire, le lac Lewis, qui s’est étendu sur le bassin de Pasco et a noyé les vallées de la Walla Walla et de la Yakima sous des centaines de pieds d’eau retenue. Plus en aval, lorsque la crue s’est engouffrée dans la gorge du Columbia et a atteint le site de l’actuelle Portland, un autre étranglement, le Kalama Gap, au nord-ouest de la ville, a fait refluer l’eau sur 120 à 150 mètres de profondeur dans le bassin de Portland et a repoussé les eaux de crue sur environ 200 kilomètres vers le sud, dans la vallée de la Willamette, d’après la cartographie de l’USGS réalisée par Minervini, O’Connor et Wells dans l’Open-File Report 03-408.
Les crues charriaient plus que de l’eau. Des icebergs, détachés du barrage rompu, ont été emportés par le courant, chacun chargé de blocs pris dans la glace à sa base. En s’échouant puis en fondant, ils ont déposé leur cargaison. C’est pourquoi du granite et d’autres roches exotiques, des blocs erratiques transportés par les glaces, gisent sur les versants de la vallée de la Willamette, à des centaines de kilomètres de tout substratum rocheux correspondant. Le même rapport de l’USGS recense environ 400 de ces blocs erratiques dans la seule Willamette, pour la plupart compilés à partir des notes du début du XXe siècle d’A. M. Piper et I. S. Allison.
Les rides qui ont débloqué l’affaire
L’indice le plus convaincant de tous ne se trouve pas dans l’État de Washington mais dans le Montana, sur la Camas Prairie. Vue du sol, elle ressemble à une prairie doucement vallonnée. Vue du ciel, elle se résout en rangée après rangée d’énormes crêtes parallèles, et ces crêtes sont des rides de courant, la même forme que laisse un ruisseau dans le sable d’un lit de rivière, mais agrandie à une taille monstrueuse. L’Ice Age Floods Institute décrit les rides de la Camas Prairie comme des crêtes saillantes de 15 à 50 pieds de haut, de 100 à 250 pieds de large et de 300 pieds à un demi-mile de long, les plus grandes formes de fond de ce type sur Terre. Le site a été classé National Natural Landmark en 1966.
Les rides ordinaires sont faites de sable et ne dépassent pas quelques centimètres de haut. Celles-ci sont faites de graviers, de galets et de blocs, et elles sont hautes comme une maison. La taille d’une ride est proportionnelle à la force du courant qui la façonne ; des rides comme celles-ci exigent donc un courant presque impossible à se représenter. Elles sont l’empreinte digitale d’une crue, et elles se sont formées quand les eaux profondes du lac Missoula se sont ruées par les passes du bassin de Camas.

Comment Bretz a-t-il fini par avoir gain de cause ?
Le tournant commença le 18 juin 1940, lors d’une réunion de l’American Association for the Advancement of Science à Seattle. La séance portait sur la géologie du Quaternaire du Pacifique, et Bretz, toujours susceptible, refusa d’y assister, disant que ses preuves pouvaient parler d’elles-mêmes. Le dernier intervenant était Joseph Pardee, alors proche de la retraite et bien plus discret que Bretz. Il lut une communication au titre modeste : « Ripple Marks (?) in Glacial Lake Missoula ». Il y décrivait des rides de courant dans le Montana, hautes de jusqu’à 50 pieds, espacées de plusieurs centaines de pieds, et soutenait qu’elles enregistraient la vidange soudaine du lac. Il avait enfin dit en public ce qu’il gardait pour lui depuis trente ans. Il publia le récit complet en 1942 dans le Geological Society of America Bulletin, sous le titre « Unusual currents in glacial Lake Missoula, Montana ».
C’était la source manquante. Une fois le lac et les scablands enfin reliés, l’hypothèse de la crue disposait enfin d’une cause et d’un mécanisme à la hauteur de ses preuves physiques. L’acceptation vint pourtant lentement. Des photographies aériennes prises par le Bureau of Reclamation vers 1950 pour le projet d’irrigation du bassin du Columbia révélèrent des champs de rides géantes dans l’État de Washington aussi, des motifs si vastes que personne n’en avait reconnu la nature depuis le sol. Bretz, âgé de près de 70 ans et officiellement à la retraite, retourna sur le terrain en 1952 et documenta quinze champs de rides. En 1959, il conclut qu’il n’y avait pas eu une seule crue mais plusieurs, toutes alimentées par le remplissage et la vidange répétés du lac Missoula. Comme il l’écrivit : « l’addition de deux et deux pour faire quatre a eu lieu, une addition simple qui aurait dû être faite beaucoup plus tôt ».
En 1965, la profession s’était ralliée. Une excursion de terrain dans le bassin du Columbia fut organisée à l’occasion d’une réunion de la communauté internationale de recherche sur le Quaternaire, et les géologues qui y participaient virent les preuves de leurs propres yeux. Bretz était trop souffrant pour s’y rendre. Ensuite, le groupe lui envoya un télégramme de salutations qui se terminait par une phrase désormais citée dans presque tous les récits de l’affaire : « Nous sommes tous désormais catastrophistes. » Bretz, alors octogénaire, aurait dit que ce message lui avait fait du bien au cœur, comme un médicament, après trente ans et trente articles passés à se défendre.
Le dernier coup d’éclat vint de l’orbite. En 1974, des images satellitaires rendirent visible l’ampleur complète du réseau de chenaux depuis 570 miles d’altitude, et The New York Times rapporta qu’une photographie prise depuis l’espace avait enfin confirmé l’étendue de la catastrophe préhistorique. Cinq ans plus tard, en 1979, la Geological Society of America décerna à Bretz sa plus haute distinction, la médaille Penrose. Il avait 96 ans. Il avait survécu à presque tous ceux qui s’étaient moqués de lui, et il le savait. Il aurait dit à son fils : « Tous mes ennemis sont morts, donc je n’ai personne sur qui savourer ma victoire. » Il mourut en 1981, à 98 ans.
Combien y a-t-il eu de crues ?
La réalité de ces inondations catastrophiques n’est pas remise en cause. Le nombre et la chronologie des crues individuelles, en revanche, le sont bel et bien, tout comme les itinéraires empruntés par l’eau, et les chiffres ont évolué à mesure que les méthodes de datation se sont améliorées.
Une stratigraphie minutieuse des dépôts de slackwater, où chaque crue a déposé une couche distincte de limon, séparée des autres par de minces sols et des cendres volcaniques, permet aux géologues de dénombrer les événements. Les travaux de Gerardo Benito et Jim O’Connor, publiés dans le Geological Society of America Bulletin en 2003, ont recensé dans la vallée du Columbia, entre le bassin de Pasco et Portland, plus de 25 crues dont le débit dépassait un million de mètres cubes par seconde, au moins 15 au-dessus de trois millions, six ou sept au-dessus de 6,5 millions, et au moins une dépassant 10 millions de mètres cubes par seconde. La synthèse de 2020 parue dans Earth-Science Reviews situe l’essentiel des inondations entre environ 18 500 et 15 000 ans avant le présent, le lac glaciaire Missoula ayant produit des crues pendant au moins trois à quatre mille ans, et dénombre quelque 75 crues avant la retombée de cendres du set S du mont Saint Helens et 30 ou plus après celle-ci.
Les décomptes sur des sites isolés sont plus bas, quarante niveaux de crue dans une coupe, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix dans une autre, parce qu’aucun affleurement ne conserve tous les événements, et parce que toutes les crues ne provenaient pas nécessairement du lac Missoula. Une partie de l’eau venait du lac glaciaire Columbia, barré par le lobe de l’Okanogan, et le tracé des crues a changé au gré de l’avancée et du recul des lobes glaciaires. Les estimations des débits de pointe sont elles-mêmes en cours de révision active. Les reconstitutions qui supposent que les canyons coulaient à ras bord donnent des valeurs très élevées, tandis qu’une étude de 2016 parue dans Nature a soutenu que la prise en compte des seuils d’érosion pendant l’incision aboutit à des débits quasi constants, de cinq à dix fois plus faibles dans le Moses Coulee. Une étude de modélisation de 2022 menée par Tamara Pico a même montré que la flexion de la croûte sous l’inlandsis en croissance puis en décrue, l’ajustement isostatique glaciaire, avait suffisamment incliné le terrain pour déterminer quelles étendues de scablands l’eau pouvait atteindre à différentes époques.
Rien de tout cela n’entame la conclusion centrale. Un siècle après le premier article de Bretz, le débat est simplement passé de « y a-t-il eu une crue ? » à « combien, et de quelle ampleur ? »

Quel lien entre les inondations de Missoula et Mars ?
Les scablands ont connu une seconde vie dans les années 1970, et elle est venue d’une direction inattendue. Lorsque les sondes Mariner et Viking ont renvoyé des images de Mars, les planétologues y ont découvert d’énormes chenaux creusés dans la surface martienne, des structures comme Kasei Valles et Maja Valles, avec des îles profilées, des sillons d’érosion, des chenaux internes et des collines en forme de goutte. Sur Terre, cet assemblage particulier de formes de relief n’avait qu’un seul bon analogue : le Channeled Scabland.
Victor Baker, un géologue qui avait étudié les scablands en profondeur, a rendu le lien explicite. Avec Daniel Milton, il a publié « Erosion by catastrophic floods on Mars and Earth » dans Icarus en 1974, et en 1978 il a écrit dans Science un article majeur intitulé « The Spokane flood controversy and the Martian outflow channels ». Baker soutenait que les inondations catastrophiques de Bretz, tant décriées, constituaient le meilleur modèle terrestre pour les chenaux d’écoulement martiens, et que la découverte de probables chenaux de crue sur une autre planète donnait un regain de pertinence aux intuitions de Bretz. Une cartographie ultérieure de Baker et R. C. Kochel a passé en revue les chenaux martiens, forme par forme.
La comparaison n’est pas parfaite, et les chercheurs la discutent encore. Les chenaux d’écoulement martiens semblent avoir jailli de l’effondrement de terrains et d’aquifères plutôt que de lacs barrés par la glace, et certains chercheurs ont même défendu une origine en partie volcanique, en relevant la rareté de sédiments de crue évidents sur Mars. Mais la dette intellectuelle est réelle. L’idée hérétique qu’un paysage peut être sculpté en quelques jours plutôt qu’en éons a donné aux géologues planétaires un cadre pour lire la surface d’un autre monde. Une controverse de terrain dans l’est de l’État de Washington a fini par infléchir notre manière d’interpréter la géologie de Mars.
Ce que les scablands ont changé à la géologie
Bretz a fait plus que gagner une querelle à propos d’un seul paysage. Il a contraint toute une discipline à relâcher son emprise sur un gradualisme strict et à faire place à des événements soudains, rares et de haute énergie. Le cadre qui en est sorti est parfois appelé néo-catastrophisme : les paysages peuvent évoluer sous l’effet de processus lents et ordinaires pendant des âges, puis être refaits en un après-midi par une catastrophe. Les processus ordinaires comme les processus catastrophiques laissent leurs marques, et un bon géologue doit savoir lire les deux.
Ce changement s’est propagé de proche en proche. Des crues de vidange brutale ont depuis été reconnues dans le monde entier, de la crue du lac pluvial Bonneville, dans l’Utah, dont le grand G. K. Gilbert avait déjà reconstitué l’essentiel de la séquence dans les années 1870, aux crues de l’Altaï, en Sibérie, et aux événements de vidange brutale en Scandinavie et au Yukon. La reconnaissance du fait que l’impact d’une comète ou d’un astéroïde a mis fin à l’ère des dinosaures relève de la même famille intellectuelle. Il en va de même pour l’étude moderne des mégacrues en général.
Si vous voulez une histoire complémentaire sur la manière dont la géologie se déchire à propos de l’âge et de l’origine d’un paysage, la longue querelle sur l’âge du Grand Canyon explore un terrain voisin ; vous pouvez lire notre récit de la controverse de 150 ans sur le Grand Canyon. Et pour une crue d’une échelle plus grande encore, la mégacrue qui a rempli à nouveau une Méditerranée asséchée fait paraître les inondations de Missoula presque modestes.
Peut-on encore voir les inondations aujourd’hui ?
Oui, et facilement. Toute la région est désormais reliée par l’Ice Age Floods National Geologic Trail, géré par le National Park Service à travers quatre États. Dry Falls dispose d’un centre d’interprétation au bord de l’ancienne cataracte, dans le Sun Lakes–Dry Falls State Park. Les chutes Palouse, chute d’eau officielle de l’État de Washington, se jettent toujours dans leur canyon creusé par la crue. Le Grand Coulee, Steamboat Rock, Wallula Gap et les blocs erratiques de la vallée de la Willamette sont tous accessibles en voiture. Les rides de la Camas Prairie, dans le Montana, sont visibles depuis la route qui franchit le Markle Pass, même si on les lit mieux depuis les airs ou sous un soleil bas.
Les preuves n’ont rien de subtil dès que vous savez les voir. Là était tout le propos de Bretz. Le paysage n’avait cessé d’essayer de raconter son histoire.
Questions fréquentes
À quelle vitesse se déplaçaient les inondations de Missoula ?
Les reconstitutions situent le front de crue à environ 100 kilomètres par heure au maximum (soit à peu près 60 à 65 miles par heure) dans les tronçons les plus rapides, par exemple à travers le Grand Coulee et au passage de Dry Falls. La synthèse de Keenan Lee cite par endroits des vitesses allant jusqu’à 100 miles par heure (160 km/h), avec un débit de pointe près de la vallée de Spokane estimé à 17 ± 3 millions de mètres cubes par seconde. Ce sont des estimations issues de modèles, qui varient selon le lieu et selon la crue reconstituée.
Quelle était la profondeur du lac glaciaire Missoula ?
À sa profondeur maximale, contre le barrage de glace, le lac atteignait environ 600 mètres (près de 2 000 pieds). Il contenait quelque 2 100 kilomètres cubes d’eau, soit un volume comparable à celui des lacs Érié et Ontario réunis, et noyait les vallées intramontagnardes de l’ouest du Montana sur plus de 200 kilomètres.
J Harlen Bretz a-t-il finalement eu raison ?
Entièrement. L’exposé de Joseph Pardee en 1940 et son article de 1942 sur les rides géantes ont fourni la source d’eau qui manquait à Bretz, l’imagerie aérienne puis satellitaire a confirmé l’ampleur des inondations, et en 1965 un groupe de terrain composé d’anciens sceptiques lui a télégraphié la phrase « Nous sommes tous désormais catastrophistes ». En 1979, à 96 ans, Bretz a reçu la médaille Penrose, la plus haute distinction de la Geological Society of America.
Pourquoi Joseph Pardee ne s’est-il pas exprimé plus tôt ?
Pardee avait décrit le lac glaciaire Missoula en 1910 et avait suggéré en privé à Bretz, en 1925, que son barrage de glace pouvait céder de façon catastrophique. Il semble avoir été dissuadé de soutenir publiquement une idée aussi hérétique par ses supérieurs à l’USGS. Il n’a pas pleinement couché l’interprétation de la crue par écrit avant son article de 1942.
Quelle était la taille de Dry Falls comparée à celle du Niagara ?
Dry Falls mesure environ 400 pieds (120 mètres) de haut et 3,5 miles (5,6 kilomètres) de large, soit environ cinq fois la largeur des chutes du Niagara. Quand les crues y passaient, c’était très probablement la plus grande chute d’eau connue ayant existé sur Terre. Elle est entièrement à sec aujourd’hui.
Les inondations de Missoula sont-elles les plus grandes de l’histoire ?
Elles comptent parmi les plus grandes crues d’eau douce documentées sur Terre, avec des débits de pointe estimés entre 17 et 20 millions de mètres cubes par seconde près de la source. Quelques crues de vidange brutale de l’âge glaciaire ailleurs dans le monde, ainsi que l’épisode ancien de remplissage de la Méditerranée, les égalent ou les dépassent ; « la plus grande crue de l’histoire » est donc un superlatif à manier avec précaution. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que les inondations de Missoula furent des mégacrues d’une ampleur sans équivalent dans l’histoire humaine documentée.



